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01.08.2013

Les patients ignorent tout de la qualité de leur hôpital

De nombreuses équipes chirurgicales manquent d’expérience, car elles réalisent trop d’interventions différentes. L’évaluation de l’OFSP du nombre d’opérations du pancréas le démontre clairement. Aux Pays-Bas, les assureurs-maladie peuvent refuser d’indemniser les interventions pratiquées trop rarement. Cela incite les hôpitaux à se spécialiser et augmente la sécurité des patients.

Il n’est pas rare que des complications et des décès évitables surviennent à la suite d’interventions réalisées par des équipes chirurgicales inexpérimentées. Pour la première fois, les patients peuvent consulter sur le site1 de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) à quelle fréquence un hôpital réalise certaines opérations. Les chiffres « actuels » datent toutefois de 2010. La Suisse accuse ainsi un retard très net par rapport aux Pays-Bas qui publient déjà les statistiques de 2012.

Le nombre d’interventions, un critère de qualité décisif
Des complications inutiles, comme une deuxième opération, des saignements postopératoires, des infections ou même des décès arrivent fréquemment lorsque des hôpitaux ou des chirurgiens pratiquent rarement certaines interventions et manquent ainsi d’expérience. « Il est admis depuis les années 90 que la qualité des interventions chirurgicales dépend du nombre d’interventions pratiquées », explique Jan Maarten van den Berg de l’inspection néerlandaise de la santé. Il surveille les résultats des opérations pratiquées dans les hôpitaux hollandais. « C’est en forgeant que l’on devient forgeron », cela vaut également pour les chirurgiens et les équipes médicales hospitalières. Aux Pays-Bas, les assureursmaladie peuvent refuser la prise en charge d’opérations lorsqu’elles sont réalisées trop rarement. Cela incite les hôpitaux à se spécialiser.
La fréquence des interventions n’est que l’un des nombreux critères qui déterminent le résultat d’une opération, mais il est le plus facile à mesurer. Pour les autres critères, les hôpitaux suisses ne mettent pas de données comparatives à disposition. Ils ont même gardé secret pendant longtemps le nombre d’opérations réalisées. Leurs chiffres peuvent par ailleurs se différencier de ceux de l’OFSP, qui utilise une autre base de données.
L’analyse comparative de la statistique de l’OFSP n’est toutefois pas aisée. Il faudrait prendre exemple sur l’Office vétérinaire fédéral et sa statistique du nombre d’expérimentations sur les animaux, qui est de surcroît plus actuelle.

Moins de dix opérations par an
Les statistiques de l’OFSP sur la résection du pancréas suite à un cancer ou à une infection grave sont inquiétantes. Plus de cinquante hôpitaux se sont répartis les 740 opérations réalisées en Suisse en 2010. Cette intervention délicate peut entraîner le décès et de nombreuses complications postopératoires. Pour les éviter autant que possible, « au moins 20 à 30 opérations du pancréas devraient être réalisées chaque année, au moins deux chirurgiens ultra-spécialisés faire partie d’une équipe ultra-qualifiée, un colloque multidisciplinaire se tenir chaque semaine, une salle d’opération être disponible 24 h sur 24 et des soins intensifs spécialisés être garantis », déclare le Professeur Pierre-Alain Clavien, chirurgien à l’hôpital universitaire de Zurich. Dix-huit hôpitaux en Suisse allemande, seize en Romandie et trois au Tessin ne remplissaient pas ces critères. Ils ont pratiqué moins de dix résections du pancréas pendant toute l’année 2010. Dix autres hôpitaux l’ont réalisée sur moins de vingt patients (voir le tableau page 10).

Les décès ne sont saisis que par l’hôpital L’OFSP indique pour les différents chapitres hospitaliers combien de patients sont décédés à l’hôpital pendant ou après l’intervention. Les décès survenant jusqu’à trente jours après l’opération seraient néanmoins plus révélateurs, comme cela se pratique aux Pays-Bas. L’évaluation de la statistique de l’OFSP fait cependant apparaître des différences très nettes déjà au niveau du nombre de décès à l’hôpital : les hôpitaux universitaires pratiquant un nombre élevé d’interventions ont enregistré un quart de décès de moins pendant ou après la résection du pancréas que l’état de santé des patients ne l’aurait laissé supposer (5,4 % au lieu de 7,4 %). A l’inverse, dans les petits hôpitaux généralistes, 12 % de patients de plus sont décédés malgré des pathologies moins graves (6,7 % au lieu de 6 %). Les écarts sont encore plus importants entre les différents hôpitaux. Les comparaisons sont toutefois difficiles à réaliser car lorsque les interventions sont
peu nombreuses, un seul décès de plus ou de moins influe fortement sur la statistique.
Selon une statistique publiée dans le New England Medical Journal il y a dix ans, les hôpitaux américains réalisant peu d’opérations du pancréas ont enregistré 16 % de décès de patients contre moins de 4 % dans ceux en pratiquant beaucoup.
Aux Pays-Bas, le nombre de décès suite à une pancréatectomie a chuté de moitié par rapport à 2008, précise Jan Maarten van den Berg. Le nombre plus élevé d’interventions ainsi que la saisie comparable et contrôlée des complications ont contribué à ce résultat.

Peu d’interventions également pour d’autres pathologies
L’expérience est indispensable également pour de nombreuses autres opérations. Certains chirurgiens prétendent opérer dans différents hôpitaux et disposer ainsi de suffisammentd’expérience. Mais pour la plupart des interventions, l’expérience de toute l’équipe médicale est tout aussi cruciale. Celle-ci doit veiller, avant et après l’opération, que tout soit en ordre et identifier rapidement les complications.
Pour la résection prostatique transurétrale par exemple, il faut non seulement un chirurgien expérimenté, mais aussi un hôpital spécialisé pour éviter les complications ultérieures, constatait le British Medical Journal il y a dix ans déjà. Or en Suisse, treize hôpitaux ont réalisé cette intervention sur moins de trente patients en 2010. Les treize hôpitaux avec le nombre le plus élevé d’interventions l’ont pratiquée 170 à 300 fois.
Le spécialiste en chirurgie cardiaque Thierry Carrel met en garde depuis longtemps contre un éparpillement des interventions de chirurgie cardiaque, qui entraîne des décès et des complications évitables. A l’Hôpital de l’Ile où il exerce, 1371 opérations du coeur ont été réalisées en 2010 contre moins de dix dans les hôpitaux cantonaux de Nidwald, Obwald etLa statistique de l’OFSP révèle une situation similaire pour les prothèses du genou et de la hanche ou les fractures du col du fémur. Les patients ont donc intérêt à s’informer sur le nombre d’opérations réalisées par leur hôpital en 2010. Cette recherche est assez simple sur le site de l’OFSP : dans la rubrique mentionnée en note, rechercher l’hôpital sous « Requête », puis sélectionner l’opération (indicateur).

URS GASCHE/INFOSPERBER2

1 www.bag.admin.ch/hospital/index.html > Indicateurs de qualité.
2 Cet article est une reproduction résumée de l’article publié en allemand sur infosperber www.infosperber.ch/Artikel/Gesundheit/Spitaler-Fallzahlenvermeidbare-Todesfalle-Komplikationen Uri ainsi que dans les hôpitaux d’Uster, Männedorf et Wetzikon. L’hôpital cantonal d’Aarau en a pratiqué dix-sept et celui de St-Gall vingt.

 

 

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Informations complémentaires

Plus de 35 hôpitaux suisses ont pratiqué moins de dix résections du pancréas pendant toute l’année 2010. Or cette intervention délicate requiert au moins 20 à 30 opérations par an pour diminuer les complications postopératoires.