Le médecin de famille: une espèce en voie disparition ?

Article infosantésuisse


01.02.2012

Le médecin de famille: une espèce en voie disparition ?

Jusque dans les années 2000 planait le spectre de la pléthore de médecins. Aujourd’hui, les observateurs des systèmes de santé prédisent une pénurie de médecins. Comment en est-on arrivé là ? Plusieurs éléments permettent de mieux comprendre cette énigme : le nombre de diplômés, le flux des médecins abandonnant le métier, les caractéristiques sociopsychologiques de la « génération X » et la féminisation de la profession. Pallier la pénurie en recrutant à l’étranger n’est pas la solution.

Dans les années 1980–1990, les autorités politiques et universitaires s’alarmaient face à l’augmentation exponentielle du nombre de médecins en formation, surtout que les coûts de la santé suivaient une évolution parallèle à la densité médicale. Les professeurs de facultés de médecine allaient jusqu’à déconseiller les gymnasiens de choisir la filière de médecine. En Suisse, entre 1940 et 2000, le nombre de médecins actifs est passé de 4700 à 27 0001.

Aujourd’hui, les hôpitaux, notamment en Suisse allemande, recrutent un nombre élevé d’assistants étrangers pour couvrir leurs besoins de fonctionnement. Beaucoup de médecins installés, en fin de carrière, peinent à trouver un successeur. Les discussions et les motions vont bon train pour savoir comment lutter contre la pénurie de médecins et encourager la médecine de premiers recours. Que s’est-il passé ?

La pénurie : un problème international

La pénurie ne menace pas seulement la Suisse. L’Allemagne, le Canada, les Etats-Unis, la France ou les Pays-Bas cherchent aussi à augmenter le nombre de places d’étude de médecine. En cause : la demande de prestations médicales qui augmente suite au vieillissement de la population, la modification de l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle, la féminisation croissante des professions médicales et la tendance aux retraites anticipées des médecins. Seuls les pays disposant d’un système de médecins de famille, comme les Pays-Bas, ont pu renforcer la position des médecins de premier recours. Le médecin de famille y occupe une place centrale dans le système de soins : les prestations des spécialistes ne sont accessibles qu’après recommandation d’un médecin de premier recours, les spécialistes y exercent presque tous dans les hôpitaux et les population en 2050 contre 16 % actuellement. De même, la part des plus de 80 ans passera de 5 % aujourd’hui à 12 % en 2050. Selon l’Obsan, 40 % des consultations de médecine de premier recours pourraient ne plus être couvertes d’ici 2030 dans le domaine ambulatoire.3 Selon un rapport du Conseil fédéral4, pour stabiliser la densité médicale actuelle, 864 médecins devraient entrer chaque année dans le système de santé. Mais ce chiffre doit être corrigé de 20 % au regard des quelque 16,5 % de médecins formés sans titre de formation postgrade, dont on pense qu’ils ont quitté le système de santé, ce qui relève à 1030 le nombre de diplômes nécessaires par an. Compte tenu également de l’augmentation du travail à temps partiel, ce résultat doit encore être majoré. Il s’ensuit que la Suisse devra atteindre environ 1200 à 1300 diplômes par an au cours des vingt prochaines années afin de stabiliser le volume de travail actuel. Or, les cinq universités suisses réunies mettent sur le marché entre 750 et 800 nouveaux diplômés en médecine chaque année (entre 850 et 900 dès 2015, selon le rapport du Conseil fédéral5).

Recrutement à l’étranger : un problème éthique

Pour combler sa pénurie structurelle, la Suisse fait appel aux médecins étrangers. Le nombre de titres fédéraux de formation postgrade reconnus ou accordés chaque année est supérieur à 2000 depuis 2008 et il est désormais plus de deux fois plus élevé que le nombre de médecins formés en Suisse chaque année. Selon le monitorage de la FMH, en 2007 déjà, 37,6 % des médecins actifs dans les milieux hospitaliers suisses étaient de nationalité étrangère. 18,5 % des médecins actifs dans les hôpitaux suisses avaient obtenu leurs diplômes en Allemagne en 2007. Un polycliniques et les places de spécialistes y sont limitées.2 Selon les calculs de l’Office fédérale de la statistique (OFS), en Suisse, la part des plus de 65 ans représentera 28 % de la effet domino s’ensuit : ces médecins allemands qui arrivent en Suisse manquent à leur pays d’origine, puisque la situation en Allemagne n’est pas différente de celle connue en Suisse. Aussi, pour remplacer ces départs, l’Allemagne importe-elle des médecins venus de Pologne, de Tchéquie et d’Ukraine. Ces pays emploient à leur tour des médecins en Russie qui elle-même recrute en Afrique. Le problème loin d’être résolu est seulement déplacé, ce qui soulève des questions éthiques. Certains parlent de « vol de cerveaux » à la faveur des pays de l’hémisphère nord et au détriment des pays en voie de développement où la souspopulation médicale est déjà criante.6 La question qui se pose n’est pas tant de savoir d’où vient le personnel médical que de savoir qui finance leur formation coûteuse. Le problème est commun à toutes les professions médicales.7

Les médecins de la « génération X »

La pénurie s’explique par des facteurs démographiques, mais pas seulement. Comment expliquer par exemple que 16,5 % des jeunes diplômés quittent la carrière médicale ? Est-ce seulement dû au changement des conditions de travail : contraintes administratives, diminution probable de la rémunération, augmentation des risques, des responsabilités, des exigences des patients etc. ? A. Pécoud donne une explication sociologique fort intéressante : la clé serait à chercher dans les nouvelles attentes de la « génération X ».8 La « Génération X » désigne, selon la classification de William Strauss et Neil Howe, la génération sociologique des Occidentaux nés entre 1964 et 1979. Cette génération est intercalée entre celle des baby-boomers (1945-1963) et la génération Y (1980-2000). La « Génération X », celle qui est appelée à prendre la relève des baby-boomers, se caractérise par la recherche d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie familiale. Les membres de cette génération sont les premiers qui ont vu, pour la plupart, leurs deux parents travailler hors du domicile et ils ont connu le divorce de leurs parents deux fois plus souvent que les baby-boomers. Succédant à une génération qui travaillait régulièrement jusqu’à 80 heures par semaine et se sacrifiait pour leurs patients, les médecins de la génération X désirent vivre comme tout le monde, avec une famille et des loisirs. La profession de médecin a perdu sa dimension sacerdotale.

Les médecins, ces femmes comme les autres

Bien que saluée par les acteurs de la santé, la féminisation de la profession est aussi considérée comme un facteur de pénurie.9 Actuellement, la majorité des jeunes médecins diplômés sont des femmes. Au cours des dernières années, la part des femmes dans la profession n’a cessé de croître pour atteindre 35,8 % aujourd’hui. Depuis les années 2000, on compte plus de femmes que d’hommes parmi les étudiants en médecine et cette part s’élève actuellement à 56 %. Pour la première fois en 2002, plus de femmes que d’hommes ont obtenu leur diplôme de médecin et en 2010, 61 % des 813 diplômés étaient des femmes. 45,5 % de ces femmes travaillent à temps plein. Les femmes médecins privilégiant les postes à temps partiel, elles travaillent environ un jour par semaine de moins que leurs confrères. Ainsi, avec une part de femmes s’élevant à 60 %, le volume de travail des médecins disponibles diminue d’environ 10 %.

La pénurie est-elle inéluctable ?

La prédiction est difficile. Des gains d’efficience sont attendus avec la nouvelle réglementation du financement hospitalier et l’introduction des forfaits par cas (DRG) ainsi qu’avec le développement de soins intégrés. Il est impossible pour l’instant de savoir quel sera l’effet des changements structurels sur le besoin futur de médecins. Compte tenu du vieillissement de la société et des progrès de la médecine, il semble plutôt improbable que les prestations médicales requises à l’avenir soient moins nombreuses qu’aujourd’hui. On attend, en revanche, un déplacement des prestations hospitalières vers les soins médicaux de base ambulatoires, en raison de la diminution supposée de la durée de séjour moyenne à l’hôpital.

La solution : valoriser la médecine de premier recours

La solution est de revaloriser la spécialité de médecin de premier recours. Le grand défi des prochaines années consistera à créer des structures de soins ambulatoires nou velles et plus importantes, au sein desquelles les jeunes médecins trouveront des horaires de travail réglés, un travail à temps partiel et un champ d’activité intéressant et dans lesquels ils pourront échanger et suivre une formation continue dans des cercles de qualité. Les services de garde et d’urgence ont déjà été réorganisés dans la plupart des cantons afin d’accroître l’attractivité de la médecine de premier recours dans le secteur ambulatoire. Les médecins proposent aussi que certaines de leurs tâches soient déléguées à des infirmières spécialisées comme au Canada. Cette idée a souvent été évoquée, mais elle n’a jamais été mise en pratique. A. Pecoud souhaite, quant à lui, un retour à l’essentiel : le médecin doit guérir et soulager la douleur, les questions de bien-être devant être pratiquées par d’autres acteurs de la santé. La lutte contre la pénurie de médecins est certes une question politique, mais ne serait-elle pas aussi une question de responsabilité individuelle où chacun déterminerait quand la consultation relève du nécessaire et quand elle relève du superflu  ?10

MAUD HILAIRE SCHENKER

1 A. Pécoud, « De la pléthore à la pénurie de médecins : tentative de comprendre, dans Revue Médicale Suisse, numéro 89, 29 novembre 2006

2 Rapport du Conseil fédéral, « Stratégie pour lutter contre la pénurie de médecins et encourager la médecine de premier recours », 23.11.2011, p7

3 Rapport du Conseil fédéral, Op. cit. p10

4 Rapport du Conseil fédéral, Op. cit. pp28-38

5 Rapport du Conseil fédéral, Op. cit. 1, p7.

6 K loiber O., Lack of physicians in Europe. The great brain robbery. Symposium ASSM, Berne 8.6.2006

7 YEATES, N., « Mondialisation de la migration des personnels infirmiers : problématique et approches politiques, in Revue internationale du Travail, volume 149, décembre 2010, pp469-488

8 A. Pécoud, « De la pléthore à la pénurie de médecins : tentative de comprendre », Op. cit.

9 E sther Kraft et Martina Hersperger, « Le sexe et la région jouent un rôle dans la répartition des médecins », dans le Bulletin des médecins suisses, 2011 ;92 : 48, pp1854-1855

10 Rapport du Conseil fédéral, Op. cit. p46-47

 

 

COMPARAISO N ENTRE « Baby-BoomerS » et « Generation X » : QUELQUES CARACTERISTIQUES

«Baby-boomers»

travaillent beaucoup par loyauté
recherchent des emplois de longue durée
estiment que le sacrifice personnel est une vertu en soi
respectent l’autorité

«Génération X»

travaille beaucoup s’il y a un enjeu
s’attend à changer de travail souvent
pense que le sacrifice personnel se justifie si nécessaire
met l’autorité en question


Source: A. Pécoud, «De la pléthore à la pénurie de médécins: tentative de comprendre», Revue Médicale Suisse, No 89, 2006.

 

 

 

 

 

 

 

Interlocuteur

Documents