«Le transfert impose un changement radical de notre façon de penser »

Article infosantésuisse


09.04.2018

La mutation structurelle du point de vue du groupe Hirslanden

«Le transfert impose un changement radical de notre façon de penser »

Le système de santé se voit confronté depuis quelque temps à une mutation structurelle, de plus en plus d’interventions chirurgicales étant transférées vers le secteur ambulatoire. Le groupe de cliniques privées Hirslanden est également concerné. La mutation en cours exerce une pression croissante sur les cliniques et un changement radical de notre façon de penser s’impose.

Le Dr. Christian Westerhoff

Le Dr Christian Westerhoff, Chief Clinical Officer du groupe Hirslanden, part du principe que les interventions stationnaires seront rares d’ici 15 à 20 ans.

Conséquences de l’explosion ininterrompue des coûts et du progrès médico-technique, les listes cantonales – et bientôt nationales – d’opérations énumèrent les interventions qui devront obligatoirement être réalisées à l’avenir en mode ambulatoire. Quel est l’impact de ce transfert sur l’organisation, les processus et la rentabilité d’un hôpital ? infosantésuisse s’est entretenu avec le Dr Christian Westerhoff, Chief Clinical Officer du groupe de cliniques privées Hirslanden.

Docteur Westerhoff, la tendance actuelle à réaliser davantage d’opérations en mode ambulatoire est-elle une bénédiction ou une malédiction pour le groupe Hirslanden?

Christian Westerhoff: Ni l’une ni l’autre. Il s’agit plutôt d’une évolution que rien ne peut plus arrêter et à laquelle nous devons faire face. J’ose même affirmer que d’ici quinze à vingt ans, les traitements stationnaires seront plutôt rares. Mais, et c’est un fait qu’il est impossible de nier, cette évolution nous inquiète aussi. Et ce bien que nous nous penchions depuis un certain temps déjà sur cette question. Nous devons relever des défis colossaux en termes d’organisation et de processus, tout comme en matière de rentabilité de notre groupe de cliniques

Vous vous ralliez donc aux responsables de cliniques qui mettent en garde depuis longtemps déjà contre le fait que de nombreuses interventions ambulatoires ne peuvent pas être réalisées dans un hôpital de manière rentable ?

D’un point de vue économique, oui. Mais cela doit changer car aucun hôpital ne peut se permettre de travailler à perte. Et il est irresponsable de penser que le secteur stationnaire d’une clinique pourra compenser durablement les déficits enregistrés dans les disciplines ambulatoires. Nous devons donc adapter une partie de notre infrastructure à la tendance actuelle à l’ « ambulatisation». Cela impose un changement radical de notre façon de penser le quotidien de la clinique – à commencer par les responsables des processus et des infrastructures jusqu’aux médecins et au personnel médical. Nous nous trouvons actuellement au cœur de cette mutation structurelle. Seuls des processus hautement standardisés – et un tarif nous l’espérons objectif à l’avenir – nous permettrons de réaliser les interventions ambulatoires en couvrant nos coûts.

Comment le groupe Hirslanden abordet-il cette mutation structurelle ?

Nous avons analysé nos structures et procédures chirurgicales dans nos dix-sept cliniques. Comment les salles d’opération sontelles organisées ? Les procédures sont-elles efficaces ? Quel volume gérons-nous ? De quelle infrastructure disposons-nous ? Nous avons rapidement constaté qu’il n’existe pas de recette miracle pour qu’une clinique travaille de manière rentable dans le domaine ambulatoire. Nous ne pouvons donc pas mettre en œuvre un concept ambulatoire unique adapté à l’ensemble des cliniques du groupe.

Faut-il comprendre que chaque clinique du groupe devra être adaptée individuellement, « sur mesure » en quelque sorte, pour répondre aux besoins chirurgicaux futurs ?

Exactement. Nous prenons en compte des facteurs comme la taille de la clinique, son emplacement, le rayon d’activité et le portefeuille de patients tout comme la disponibilité de médecins agréés qualifiés et de personnel médical pour décider comment préparer chaque hôpital à son avenir ambulatoire.

Quelles variantes examinez-vous ?

Partant du constat que les programmes chirurgicaux mixtes, c’est-à-dire des interventions stationnaires complexes avec parallèlement des interventions courtes ambulatoires, ne sont guère rentables au sein de la même infrastructure opératoire, nous examinons différentes alternatives pour chaque site. Par exemple de ne plus réaliser que des interventions ambulatoires un jour spécifique par semaine dans une salle d’opération centrale. Ou d’utiliser à l’avenir une salle uniquement pour les opérations ambulatoires et de standardiser les processus en conséquence. Une autre variante serait de créer un centre d’opération ambulatoire sur le site de la clinique – ce qui suppose évidemment que l’hôpital ait une certaine taille et dispose d’infrastructures correspondantes. Et pour finir, il reste l’option de créer un tout nouveau centre entièrement dédié aux opérations ambulatoires capable de couvrir les besoins de toute une région.

Disposez-vous de premiers éléments permettant de privilégier une option plutôt qu’une autre ?

Il s’avère par exemple que la solution qui consiste à réaliser toutes les opérations à la salle d’opération centrale met les collaborateurs devant des défis non négligeables. Médecins et personnel soignant se retrouvent certes dans la même salle d’opération que la veille, mais avec des procédures (ambulatoires) totalement différentes et réduites. Il n’y a subitement plus qu’un seul infirmier

 

«Les processus doivent être hautement standardisés pour maîtriser les coûts des interventions ambulatoires.»

 

pour assister le chirurgien et plus aucun technicien en salle d’opération. Changer totalement sa manière de penser ne va pas de soi et requiert un accompagnement étroit de toutes les personnes impliquées dans le processus. Nous espérons beaucoup du projet pilote actuellement mis en œuvre à la Klinik Im Park à Zurich. Nous avons installé sur le site de la clinique le centre d’opération ambulatoire Bellaria avec deux salles dont l’infrastructure et les processus sont entièrement adaptés aux besoins ambulatoires. Nous y recueillons

 

«Aucune clinique ne peut se permettre à la longue d’opérer à perte.»

 

des expériences dont l’ensemble du groupe Hirslanden profitera par la suite.

Vu de l’extérieur, on pourrait penser que la création d’un centre d’opération ambulatoire séparé est simple à gérer dans une clinique existante et éliminerait bon nombre des problèmes évoqués.

Vu de l’extérieur, oui. Mais pour exploiter pleinement la capacité d’une salle d’opération ambulatoire, quelque 2000 interventions par an doivent y être réalisées. S’y ajoute le fait qu’une seule salle d’opération ne se rentabilise pas, il en faut donc deux. Ce qui porte le nombre d’interventions à réaliser à 4000 par an. C’est énorme. En somme,
cela équivaut quasiment au volume d’opérations d’un hôpital de taille moyenne. Or bon nombre de nos cliniques ont un rayon d’activité assez réduit, si bien qu’il est très compliqué d’atteindre de tels chiffres.

La construction d’un tout nouveau centre ambulatoire régional pourrait donc éventuellement être l’alternative la plus rentable ?

Plus rentable peut-être, mais un centre ambulatoire apporte son lot de défis supplémentaires, en particulier pour les cliniques Hirslanden dont le succès repose sur le modèle des médecins agréés voire sur le suivi des patients tout au long du traitement. Nos activités sont actuellement très rationnalisées, sans perte d’interfaces, parce que les consultations, la préparation, l’opération et le suivi post-opératoire sont en règle générale assurés par un seul et même médecin. Est-ce que ce modèle fonctionnera encore lorsque ce médecin devra parcourir chaque jour plusieurs kilomètres pour se rendre au centre ambulatoire et y réaliser ses interventions ambulatoires et ses visites ? Cela reste à prouver. D’autant plus que ce même médecin devra réaliser ses interventions stationnaires dans une autre clinique et s’y rendre régulièrement aussi pour les visites. Ce modèle conduirait probablement à une segmentation supplémentaire de l’approvisionnement en soins: d’un côté les médecins qui opèrent en ambulatoire et de l’autre ceux qui se spécialisent dans les interventions stationnaires. Une telle évolution est-elle souhaitable ? Et serait-elle encore intéressante pour les fournisseurs de prestations ? Sans compter que seuls les patients présentant peu de risques pourraient être opérés dans une clinique ambulatoire. Pour la simple raison que ces installations ne disposent pas des équipements d’urgence prévus dans les infrastructures stationnaires plus coûteuses et plus complexes.

Arriverons-nous selon vous à réduire les coûts à moyen terme avec les quotas d’opérations ambulatoires imposés par les pouvoirs publics ?

La tendance qui consiste à réaliser les interventions de routine fréquentes en ambulatoire, si l’état de santé du patient le permet, est judicieuse, généralement moins chère et

 

«Une tarification appropriée serait plus judicieuse que des quotas fixés par les autorités.»

 

inévitable. Il est clair que la pression exercée par les cantons a fait bouger les choses dans un domaine qui aurait dû évoluer depuis longtemps. Une tarification appropriée serait toutefois plus judicieuse que des quotas fixés par les autorités: elle permettrait d’éliminer les incitations pernicieuses et de mettre le bien-être du patient au premier plan. Si bien qu’au final ce seraient des raisons sociales ou médicales qui décideraient du type d’intervention – et non le calcul de rentabilité de l’hôpital ou du médecin traitant. Il importe peu au final que nous parlions de forfaits ambulatoires ou de «DRG zéro nuit ». Ce qui serait crucial en revanche, c’est que des prestations identiques ne soient pas seulement rémunérées de la même manière mais aussi de sorte à couvrir les coûts, qu’elles aient été fournies en ambulatoire ou stationnaire.

 

Interview: Susanne Steffen

Interlocuteur